Cher Papa, chère Maman.
Les bras croisés sur mon ventre, je me balance d'avant en arrière, le visage inondé de larmes. Je hurle en silence, pour que vous ne m'entendiez pas, pour que vous ne sachiez rien. Je hurle ma peine, je hurle ma rage, mon désespoir. Je ne serai jamais ce que je voudrais être, ce que vous voudriez que je sois. Jamais je ne compterai pour quelqu'un autant que tellement de personnes comptent pour moi. La tendresse que l'on daigne bien m'offrir est forcée, ou bien intéressée, voire les deux. Je ne peux pas évoluer dans un monde où je n'ai pas ma place, où mes idées n'ont pas leur place, et je me sais incapable de nous en trouver une par moi-même. Le mal me ronge, la peine s'étend, les larmes coulent, les mots se suivent, les pensées s'enchaînent. Mes yeux sont tournés vers la fenêtre : aucune étoile ne brille pour moi ce soir. J'aurais voulu voir celles de Mémé et de Papy René, mais la douleur me prend quand j'imagine celle de Papy Jacky les rejoindre. Mes véritables amis sont ceux de qui je suis le plus éloignée, mais je ne cherche plus à comprendre. Je ne veux plus connaître le comment du pourquoi, je ne veux plus réfléchir à la vie. J'aurais pu être de ceux qu'un rien fait rire, j'aurais pu être entourée d'amis stupides et hypocrites, j'aurais pu porter des jupes et des vêtements de fille, j'aurais pu écouter du Jazz et du classique, j'aurais pu savoir faire la part des choses, et être raisonnable. J'aurais pu être excellente à l'école, j'aurais pu être quelqu'un de bien. Mais je sais que je ne pourrai pas changer. Je suis désolée de ne pas être une fille parfaite, celle dont vous auriez rêvée. Je me sens coupable de tout ça. Peu à peu, je perds mes repères, et cela m'effraie : je me sens perdue, et seule. Tout s'écroule progressivement autour de moi et, plus je vois à quoi ressemble la vie, moins j'ai envie de faire la mienne. Il y a des jours où je voudrais tout arrêter, pour ne pas avoir à subir ce qui m'attend. Je n'écris pas cette lettre par envie, mais par besoin. J'ai besoin que vous sachiez ce que je ressens depuis plusieurs mois, sans que vous ne vous en soyez jamais rendus compte. Ne pensez pas que je vous écris cela pour vous faire culpabiliser de quoi que ce soit. Vous êtes des parents géniaux, bien qu'il me soit arrivé de penser le contraire. Je sais que le rôle d'un parent est difficile, que prendre les meilleures décisions qui s'imposent pour son enfant est loin d'être aisé, et que vous avez toujours fait de votre mieux en ce qui me concernait. Tout ça pour vous faire comprendre que cette lettre n'a pas pour but de vous faire culpabiliser pour n'importe quoi, mais juste pour que vous partagiez et compreniez l'état d'esprit que j'occupe en ce moment. J'ai le sentiment d'être destinée à agir comme un robot, à faire ce que je dois faire, sans chercher plus loin que ça. J'ai l'impression que je devrai toujours garder pour moi ce que je pense réellement, sans jamais pouvoir le partager avec personne. Vous me direz sûrement que la vie est ainsi faite, mais je refuse catégoriquement d'y croire. Pour ce qui est de la vie, je suis encore loin de l'accepter. Pour moi, la vie, c'est le temps passé avec des personnes sur qui l'on peut compter en toutes circonstances, et pas seulement quand ça les arrange. C'est se marier avec LA bonne personne et avoir des enfants magnifiques avec qui tout partager, sans cachotteries, sans tabous, sans secrets ni mensonges. Mon idée de la vie est donc bien différente de la triste réalité dont nous sommes victimes. Je me sens si distante des autres, si différente, si seule. Aucune personne de mon âge ne se pose continuellement toutes ces questions finalement sans importance, puisqu'on ne leur trouve jamais de réponse. J'aurais voulu être plus insouciante, plus légère, moins réfléchie par rapport à ce qui m'entoure. J'espère que vous saurez prendre cette lettre de manière compréhensive, sans croire que je débloque, sans penser que je veux simplement me rendre intéressante. Seulement, une fois que vous l'aurez lue, je vous demande de ne pas m'en parler. Prenez en compte le fait que je vous l'ai écrite plutôt que de venir vous dire tout ça en face. Epargnez-moi l'obligation de m'expliquer quant aux propos que j'ai tenussur cette feuille, s'il vous plaît. Il est déjà assez difficile pour moi de vous écrire tout ça. Voilà, j'ai fini. Merci pour tout, Victoire.